Étude

Un chef d’entreprise sur trois a le moral en berne

Le 02/06/2021
par Laëtitia Muller
Le risque de burn-out a doublé en un an chez les artisans et commerçants : c’est ce qui ressort de l’étude de mars 2021 menée par l’Observatoire Amarok Son président, le Professeur Olivier Torrès, y évoque le développement des sentiments d’impuissance et d’empêchement chez les chefs d’entreprise artisanale. Une fois le diagnostic posé, il n’oublie pas d’établir l’ordonnance pour aller mieux.
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Au premier trimestre 2021, les artisans et commerçants ont atteint « un niveau d’épuisement élevé jamais observé » et développé « un syndrome d’empêchement ».

À l’origine de leur « sentiment d’impuissance », les fermetures de commerces et les restrictions économiques imposées par le virus.

Pour aboutir à ces constats, l’Observatoire Amarok se base, dans son rapport de mars 2021, sur un échantillon représentatif de chefs d’entreprise constitué avant la crise, en mars 2019. Il compare ensuite les résultats à ceux obtenus en janvier et février 2021.

Constat implacable : « Le pourcentage de population à risque de burn-out parmi les dirigeants de TPE-PME a doublé en un an, passant de 17,5 à 34,65 % au premier confinement et à 36,7 % en février 2021 ».

En parallèle, le nombre d'entrepreneurs « en danger », ceux « à qui il faudrait tendre une main pour éviter qu'ils ne craquent complètement », d’après Olivier Torrès, président et fondateur de l’Observatoire Amarok, atteint « des niveaux alarmants », passant de 1,75 % à 9,18 % en mars 2020, puis à 10,41 % en février 2021.

Certes, le niveau d’épuisement a augmenté mais le plus intéressant selon le « TPiste-PMiste » comme il aime se surnommer, « c’est que, dans le même temps, les formes de l’épuisement se sont transformées. Comme le virus, l’épuisement a muté ».

Deux déterminants ont particulièrement progressé : le sentiment d’être coincé et plus encore l’impression d’impuissance.

Et cela se comprend quand, dans la même semaine, un vaccin arrive sur le marché, est suspendu, puis revient en force. Autre illustration : chaque mois laisse place à un nouveau variant menaçant.

Les artisans se retrouvent donc face à deux incapacités : celle d’agir et celle de prévoir.

Le sentiment d’impuissance de ces chefs d’entreprise qui, pour beaucoup, ne doivent la bonne santé de leur affaire qu’à eux-mêmes, a fait naître ce que le professeur Torrès nomme « le syndrome d’empêchement ».

Le syndrome « colin-maillard »

Pourquoi les chefs de petites entreprises vont-ils mal ? « Les artisans et commerçants ont un rapport au travail particulier : ce sont des hyperactifs qui travaillent plus d’heures par jour, plus de semaines par an et plus d’années dans une vie que le travailleur lambda.

Et on leur a demandé, depuis un an, de baisser le rideau ou de tout repenser », justifie Olivier Torrès.

Le mal- être des patrons de TPE s’explique également, selon lui, par « un deuxième trait psychologique caractéristique : artisans et commerçants présentent une forte internalité. Ils n’attribuent leur réussite ou leur échec qu’à eux-mêmes ou à la chance ! »

Or, en cette période de crise sanitaire, il devient difficile d’exercer un contrôle sur l’extérieur.

Cet épisode empêche en effet ces hyperactifs à « forte internalité » d’agir et de planifier...

→ Le résultat : un profond sentiment d’empêchement.

En pleine troisième vague, ils se débattent avec une lisibilité faible et une incertitude systémique, les yeux bandés dans un espace parsemé d’obstacles : ce phénomène s’apparente au syndrome « colin-maillard », entraînant une image altérée de soi.

→ Conséquence : une fatigue qui, d’après le rapport, atteint un niveau record durant la deuxième vague épidémique. 

Le dépôt de bilan effraie plus que la Covid

Parmi les patients qui se présentent à bout de nerfs dans les services d’urgence des hôpitaux, peu d’arti- sans et de commerçants pourtant...

Le président du Samu-Urgences de France, François Braun, le confirme et n’a pas constaté, durant les deux premières vagues, d’arrivées massives dans ces services, d’entrepreneurs au bout du rouleau.

« Au contraire, les professionnels de la restauration dont les commerces étaient fermés, nous ont chaque jour gâtés de bons petits plats. Ils ont participé au réconfort des soignants qui étaient sur le pont 23 heures sur 24, alors qu’ils étaient eux-mêmes en difficulté », salue l’urgentiste.

Il n’a pas eu non plus à rediriger les chefs d’entreprise vers des services de santé mentale. S’il a constaté une augmentation des prises en charge psychiatriques, le médecin assure qu’elles visaient essentiellement des patients déjà suivis qui ont décompensé.

« Les artisans et commerçants représentent une population à risque de burn-out », concède François Braun, qui ose volontiers le parallèle avec les soignants. 

« Les entrepreneurs sont très investis, voire surinvestis, dans leur métier, comme les soignants. Et quand ils vont mal, ils n’appellent pas à l’aide. » « Ils sont dans le déni », renchérit Olivier Torrès.

Lorsqu’il les interroge sur leur santé, la triste ritournelle murmurée à son oreille est toujours la même : « Je n’ai pas le temps d’être malade».Oupire:«Jen’aipasle droit d’être malade ».

Ils ne sont pourtant pas en dehors des règles de la biologie, simplement, comme les soignants, « ils s’oublient », et préfèrent rester seuls avec leurs problèmes.

« La probabilité de déposer le bilan les effraie plus que la peur d’attraper une forme grave de la Covid. »

Preuve s’il en est que « les indépendants entretiennent un rapport existentiel au travail », souligne le président d’Amarok.

Le numérique pour capter les entrepreneurs en danger

Au nombre des solutions, la valeur n’attend pas le nombre de plateformes et de numéros verts mis en place durant la crise. S’ils sont insuffisants pour aider efficacement les artisans, Olivier Torrès y voit quant à lui un bon début, « une main tendue pour ce peuple pudique qui vis-à-vis de la souffrance se meure dans le tabou ».

Pour les soutenir, l’Observatoire Amarok a poursuivi ses efforts, notamment avec plusieurs chambres de métiers et de l’artisanat (Vendée, Isère, Pays de Loire...), pour donner naissance à la stratégie de « sentinellisation ».

C’est la démarche entreprise depuis plusieurs années par le réseau Apesa France. Les sentinelles jouent un rôle de « capteurs » de proximité.

Elles permettent de détecter un entrepreneur en danger et d’établir une fiche d’alerte, après s’être assurées de son consentement.

Cette stratégie constitue une voie prometteuse à pérenniser selon le rapport d’Amarok. Olivier Torrès a également mis en place, avec ses équipes et les partenaires Agefice et Presanse Occitanie, une méthode alternative.

Elle consiste à interroger le dirigeant directement, qu’il soit ou non en souffrance. Amarok élargit ainsi le questionnement sur la santé globale des patrons de TPE-PME.

L’équipe peut ainsi mieux dépister les professionnels en difficulté, voire en détresse. À l’aide d’un questionnaire et d’outils numériques (« Amarok e-santé »), l’Observatoire mesure la balance bien-être/mal-être ressenti par l’artisan.

Acteur de la démarche, l’entrepreneur est invité à s’interroger et non pas seulement à répondre à un questionnaire.

Le numéro avec l’aide au bout du fil est transmis à ceux qui en manifestent le besoin car, ne l’oublions pas, si la santé mentale d’un peu plus de 10 % des chefs d’entreprise est en danger, 90 % tiennent le cap malgré la crise.

Bientôt des services de santé au travail pour les indépendants

Les travailleurs non salariés échappent encore aujourd’hui aux services de santé au travail. Pourtant, les journées stressantes, la surcharge de travail, un sommeil réduit et des responsabilités accrues sont autant de facteurs de risque d’épuisement.

Le projet de loi sur la réforme des services de santé au travail, œuvre des députées Charlotte Parmentier-Lecocq et Carole Grandjean, devrait enfin y remédier.

→ Le texte déjà voté en première lecture à l’Assemblée nationale le 17 février 2021 propose la création d’un suivi médical des artisans et commerçants. Il devrait voir le jour cet été.

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