Interview

Professeur Éric Caumes : "Les derniers de cordée tiennent la boutique"

Le 03/11/2020
par Propos recueillis par Sophie de Courtivron
Le chef du service des maladies infectieuses de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière (Paris), le Professeur Eric Caumes, qui fut un des premiers à avertir dès février 2020 de la dangerosité de la Covid-19, nous éclaire sur les causes de l’épidémie et trouve dans la considération du passé des réponses qui seraient à conjuguer au présent.
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Le Professeur Eric Caumes plaide pour la réhabilitation des services publics et des travailleurs de première ligne, dont font partie les artisans.

Selon vous, que dit la crise sanitaire de notre société ?

La crise est un révélateur de l’état de déliquescence de nos services publics. En ce qui concerne la santé, c’est d’une part la disparition de tout ce qui relève de la prévention, de la santé publique, de l’éducation à la santé de la population (médecine du travail, médecine scolaire…) et, d’autre part, le manque de lits et d’hôpitaux, lié à la disparition croissante des personnels médicaux et non médicaux des hôpitaux publics.

D’autres domaines régaliens (justice, police, armée, enseignement…) ont aussi été sacrifiés sur l’autel du Budget. Mais, dans le domaine de la santé, les économies de bouts de chandelle vont avoir pour résultat une crise économique, qui va coûter cher.

Le Gouvernement a mal anticipé les choses. Nous avons utilisé des méthodes médiévales (la fuite, le confinement…) pour une épidémie moderne. Or les pays qui ont résisté à la Covid-19, que j’appelle dans mon livre les pays "confucéens" (Taïwan, Singapour…), sont très organisés, solidaires, et fonctionnent sur le modèle préventif : "tracing", tests, contacts identifiés rapidement, isolement strict.

Pourra-t-on arrêter l’épidémie ?

Il y aura d’autres vagues sauf si l’on agit avec rapidité, rigueur, et coordination. Nous ne remplissons aucune de ces trois cases. Il faudra donc apprendre à vivre avec la Covid, comme nos voisins européens. Ma boussole pour affirmer cela, c’est la connaissance de l’Histoire, c’est la transmission orale ou écrite d’un savoir, c’est le compagnonnage. Une boussole qui nous a manqué, avec le bon sens paysan.

Ce coronavirus va, je pense, rejoindre les quatre autres coronavirus avec lesquels nous vivons depuis des siècles. Deux autres sont apparus dans les années 2000 : le SRAS a disparu quelques mois après son apparition en 2002-2003 ; le MERS est resté plutôt limité à la péninsule arabique mais il a entraîné une épidémie en Corée du Sud de mai à juillet 2015… Elle a été très bien gérée. On ne s’est pas suffisamment inspiré de ces deux derniers exemples. La Covid va rejoindre les quatre autres et devenir endémique.

Quelles leçons tirer de cette crise ?

Je plaide pour un mode de développement plus social, solidaire et écologique. Donc la réhabilitation des services publics et des travailleurs de première ligne, dont font partie les artisans.

La crise a aggravé la fracture économique et sociale. Le président Macron disait que les premiers de cordée allaient tirer les derniers de cordée, or la crise a montré que les derniers de cordée tenaient la boutique. Ces "premiers de corvée" doivent être reconsidérés.

Le premier confinement était-il nécessaire ? Quid de celui qui vient d’arriver ?

Le premier confinement était un mal nécessaire sur le plan sanitaire, à cause de la saturation du système de santé.

Certains artisans ont été de graves victimes du confinement alors qu’ils ne risquaient pas grand-chose, ceux qui travaillaient à l’extérieur par exemple. On a confiné sans discernement, ce qui a eu un impact économique majeur sur de nombreux métiers.

Le fait d'avoir confiné à nouveau est un signe d'échec ; le déconfinement n'a pas été bien mené. Les mêmes causes reproduiront les mêmes effets si nous n'y prenons pas garde.

Il s'agit donc de mettre en place des mesures de prévention individuelles et collectives efficaces. Sur le plan individuel, le respect des gestes barrières ; sur le plan collectif, la quarantaine aux frontières et bien sûr "tester, tracer, isoler".

Quelles erreurs ont été commises ?

Le premier confinement aurait dû nous permettre de nous réorganiser pour nous mettre sur un mode préventif. Cette deuxième vague que nous vivons est un aveu d’échec de la politique menée.

Lors de la première vague, le bât a blessé au niveau des masques ; lors de la deuxième, il blesse au niveau des tests.

Un test est un acte médical, qui doit être prescrit par un médecin, qui doit être interprété dans un contexte donné. Les tests à la demande n’ont aucun sens ! Tester n’a d’intérêt qu’en vue de s’isoler, mais là il est souvent trop tard donc cela ne sert à rien ; si les personnes contacts ne sont pas "tracées" dans les trois jours qui suivent le contact, l’épidémie est hors de contrôle. Et pendant ce temps, dans les grands groupes de "clusters" reconnus (entreprises privées et publiques, hôpitaux, collèges, universités, Ehpad…), il n’y a pas de dépistage proactif…

À lire, Urgence sanitaire, du Pr. Éric Caumes, paru le 15 octobre dernier chez Robert Laffont.

Quelques dates clés

  • 1983 : Concours de l’internat des hôpitaux de Paris.
  • 1984 : Service national actif comme médecin de l'ambassade de France à Katmandou (Népal).
  • 1988 : Publication de son premier livre, Les Maladies en voyage (Éditions du Seuil).
  • 2007 : Rédacteur en chef du Journal of Travel Medicine, de l’International Society of Travel Medicine.
  • 2014 : Nomination comme Chef du service des maladies infectieuses de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière (Paris).
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