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Apprentissage

Réformes : les éclairages de Muriel Pénicaud

Le 02/05/2018
par Propos recueillis par Sophie de Courtivron
Muriel Pénicaud apprentisMuriel Pénicaud, en visite sur le thème de la réinsertion professionnelle des jeunes en difficultés, à l'Epide et à l'École de la deuxième chance à Marseille, en octobre 2017.
[Entretien exclusif] Amorcée avec les ordonnances réformant le Code du travail, la rénovation du modèle social français voulu par le gouvernement se pour-suit avec de nouveaux chantiers dont les réformes de l’apprentissage et de la formation professionnelle. En exclusivité, Le Monde des Artisans a fait le point avec Muriel Pénicaud, ministre du Travail, sur ces avancées annoncées comme un "big bang".

1.  Réforme de la formation professionnelle

Le Monde des Artisans : Quels sont les grands axes directeurs qui sous-tendent les 12 mesures annoncées le 5 mars dernier ? 

Muriel Pénicaud : Pour la première fois, une réforme choisit de faire confiance aux acteurs de terrain. Aujourd’hui, les salariés des TPE ont deux fois moins accès à la formation professionnelle que ceux des grands groupes : la réforme va faciliter l’accès aux formations aux salariés et aux demandeurs d’emploi. C’est une question d’équité ! Avec la transformation numérique et écologique, les métiers vont changer, c’est pourquoi les compétences et donc la formation sont des éléments essentiels de la réforme. Nous allons simplifier les règles pour les entreprises et faire bénéficier les TPE et PME de fonds mutualisés avec un système de solidarité des grandes entreprises vers les TPE et PME qui sera mis en place. Les entreprises ne paieront plus qu’une seule cotisation : la cotisation formation professionnelle, au lieu de deux aujourd’hui. Elle sera automatiquement collectée par les Urssaf à l’horizon 2021, ce qui simplifiera les démarches administratives.

Et le Compte personnel de formation (CPF), il évolue aussi ?

Le CPF c’est la liberté de choisir son avenir, de mettre à jour ses compétences. Il est important que chaque individu soit maître de son parcours professionnel. C’est pourquoi une application numérique sera développée autour du CPF : elle permettra de consulter ses droits, de s’informer sur les offres de formations dans sa région ainsi que sur leur taux d’insertion professionnelle puis de s’inscrire à une session de formation. Elle va dans le sens de la réforme et la complète : une plus grande autonomie et prise en main de son avenir. Le Compte personnel de formation, c’est plus de droits pour tous : les salariés bénéficieront désormais d’une enveloppe de 500€ par an, avec un plafonnement à 5000€ sur 10 ans. Les personnes peu ou pas qualifiées auront droit quant à elles à 800€ par an, avec un plafonnement à 8000€ sur 10 ans. Tous les salariés à temps partiel qui travaillent au moins à mi-temps et qui sont en majorité des femmes, bénéficieront des mêmes droits que les salariés à temps plein. L’idée est vraiment que la formation professionnelle bénéficie davantage à ceux qui en ont le plus besoin ! Dans cette transformation numérique, personne ne doit être oublié. Notre responsabilité est d’accompagner ceux qui ne sont pas autonomes ou à l’aise avec le numérique. Et grâce au conseil en évolution professionnelle (CEP), tous les salariés qui le souhaitent pourront bénéficier d’un accompagnement pour leur projet d’évolution professionnelle.

Beaucoup de gens choisissent vers 40 ans des métiers « passion » dans l’artisanat : en quoi les mesures prévues favorisent la flexibilité et la direction vers nos métiers ?

Il est vrai qu’aujourd’hui, les aspirations professionnelles sont de moins en moins linéaires, et les vocations peuvent se déclarer plus tard. C’est pourquoi, il était juste de prendre en compte cette question dans la réforme de la formation professionnelle et dans l’évolution du CPF. La compétence étant la liberté de choisir sa voie, son métier, son avenir, de construire son parcours professionnel, il est indispensable de développer la qualification et les compétences de chacun. Ainsi, la réforme de la formation professionnelle donnera plus de libertés aux personnes dans le choix et l’usage de leurs formations en apportant plus de droits et plus d’autonomie via l’application CPF. Nous renforcerons également la compétitivité des entreprises – notamment artisanales – en leur permettant d’adapter plus rapidement leurs compétences aux évolutions du marché du travail.

Dans quelle mesure le virage du numérique est imparable même pour l’artisanat qui s’incarne dans le « geste » ?

La maîtrise du numérique concerne tout le monde. S’il est vrai que les « métiers de mains » peuvent apparaitre éloignés du monde du numérique, il n’en est pas moins essentiel qu’ils s’adaptent à la transition numérique qui impacte l’ensemble de l’économie et qui peut également les aider à développer leur entreprise. J’ai l’exemple d’une « boucherie connectée » dans la Sarthe. Grâce à un aménagement des locaux, le patron a notamment installé un système de caisses intégrées : il peut ainsi vérifier ce qu’il a vendu et gérer les stocks plus facilement. En plus d’une réactivité plus importante, cela permet une simplification des tâches non négligeable. Depuis 2007, l’entreprise est présente sur Internet : à travers un site et les réseaux sociaux, les clients ont accès aux produits, voient les promotions, etc. Si cela est plus attractif pour les clients, la qualité de travail des employés s’est améliorée et les tâches sont diversifiées. Comme le patron le dit lui-même : « les réseaux sociaux sont le bouche-à-oreille moderne ». 

Pourquoi les OPCA deviennent-ils des Opérateurs de compétence ? 

L’idée est simple : que la collecte et la gestion des cotisations formation des entreprises ne se fassent plus par l’intermédiaire des OPCA, mais par l’URSSAF. Nous souhaitons apporter des simplifications administratives pour que chaque euro collecté aille là où il doit aller et en finir avec les inégalités qui font que le coût de l’heure d’un CPF varie selon le taux de prise en charge par l’OPCA auquel est rattaché l’employeur. Les petites et moyennes entreprises en ont assez de devoir verser de l’argent à des organismes différents, d’être sollicitées par tout le monde… De cette façon, les OPCA seront de véritables accompagnateurs de compétences ; ils auront, notamment, vocation à aider les chefs d’entreprise des TPE à construire leur plan de formation. Ils financeront les contrats d’apprentissage et de professionnalisation. Ils outilleront les branches professionnelles dans la construction des référentiels de certification.

2. Réforme de l’apprentissage 

Quels sont les grands axes directeurs qui sous-tendent les 20 mesures de cette réforme ? 
Les principaux axes de la réforme tournent autour d’une simplification des procédures pour les jeunes et les entreprises et d’une plus grande valorisation de ce qu’apporte l’apprentissage. Il est vital que les jeunes et leurs familles bénéficient d’une information transparente sur la qualité des formations en apprentissage qu’ils peuvent choisir. Désormais, les élèves en classe de 4e, 3e, 2nde et 1ère auront accès à plusieurs journées annuelles d’information sur les métiers et les filières. Étant donné qu’une vocation peut se déclarer tard, comme je l’ai déjà souligné, l’apprentissage sera ouvert aux jeunes jusqu’à 30 ans, contre 26 ans aujourd’hui. Il faut absolument que les apprentis puissent choisir leur orientation et non pas la subir. Les concertations ont permis de trouver un compromis équilibré entre les Régions et l’État au profit des principaux intéressés : les jeunes et les entreprises.

Comment vouloir attirer les gens au chômage et les jeunes en décrochage sans dévaloriser les métiers de l’artisanat ? N’est-ce pas paradoxal à côté de leur revalorisation annoncée ? 

L’apprentissage ne concerne pas seulement ceux qui ont décroché, mais l’ensemble des jeunes. C’est un véritable changement culturel : oui, l’apprentissage est possible pour tous ! Lorsque j’ai visité le CFA de Pantin, j’ai rencontré des jeunes passionnés, aux profils différents. Certains ont choisi de poursuivre jusqu’au Master, d’autres étaient issus de cursus universitaires et ont choisi de se réorienter en apprenant les métiers du cuir. Le champ des possibles est infini et la réforme le rend davantage possible. Notre défi aujourd’hui est de mettre en adéquation les besoins de compétences avec les offres de compétences. Les métiers de l’artisanat recrutent, il faut les faire connaître !
Pas facile de gérer un apprenti quand on est artisan... Tous les jeunes qui souhaitent s’orienter vers l’apprentissage ne disposent pas des connaissances et des compétences requises. Aussi, il était important de mettre en place des prépa-apprentissage qui leur permettront d’acquérir les bases des métiers qu’ils souhaitent exercer et les savoir-être. Pour qu’un projet puisse exister, aboutir, il faut que le jeune soit accompagné. C’est ce que nous allons mettre en place dans le cadre du projet de loi.

Que pouvez-vous dire quant à la nécessité de revaloriser le métier d’artisan ? 

Avec 1,3 million d’entreprises et 3 millions d’artisans actifs, l’artisanat est le premier employeur de France, nous le savons. Mais l’artisanat est bien plus que des chiffres. Les artisans sont présents sur l’ensemble de la  France, en contact permanent avec les Français. C’est également une tradition qui fait la fierté de notre patrimoine et de notre histoire. Mettons à l’honneur les savoir-faire, les métiers et l’expertise de tous nos artisans. Le choix de ces métiers « passion » sont bien la preuve qu’ils ne sont en aucun cas dévalorisés ou dévalorisants, bien au contraire. L’artisanat, c’est d’abord l’apprentissage d’un métier. Sur la réforme de l’apprentissage et de la formation professionnelle, ils sont donc les premiers concernés. Les jeunes doivent pouvoir découvrir ces métiers, qui offrent de vraies perspectives d’emploi et d’épanouissement personnel. Et y être formés le mieux possible pour répondre aux défis de l’évolution de ces métiers, et des attentes des Français. 

Concernant le renforcement du lien entre entreprises et CFA, comment la créativité artisanale, plus que l’utilitarisme, sera-t-elle valorisée dans cette réforme ? 

Parce qu’il est trop complexe, le système de l’apprentissage décourage apprenti, CFA et entreprise. Et ce n’est pas parce que nous allons réorganiser les CFA que la créativité sera dévalorisée ou mise de côté, bien au contraire. Nous devons d’abord répondre aux besoins de compétence et donner plus de liberté à chacun. C’est pourquoi, les apprentis pourront entrer en apprentissage tout au long de l’année. Il y a deux mois, je suis allée à l’inauguration de la nouvelle maison des Compagnons du Devoir à Champs-sur-Marne. Les jeunes résident à la maison des Champs, ils sont à la fois formés dans le monde de l’entreprise et dans le CFA et bénéficient d’un véritable accompagnement avec leur maître d’apprentissage. Il est nécessaire de bien présenter l’apprentissage et les métiers : pour faciliter la mise en relation entre le jeune, l’entreprise et le centre de formation. Les praticiens, les gens qui sont sur le terrain, comme les Compagnons du Devoir ou les Maisons Familiales Rurales réalisent qu’avec cette loi, ils n’auront plus de freins juridiques, financiers ou organisationnels pour gérer l’apprentissage. En d’autres termes, ils seront plus libres.

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Présenté à la presse le 6 avril, le projet de loi « pour la liberté de choisir son avenir professionnel » sera soumis au Conseil d’État le 29 avril. Découvrez l’ensemble du projet de loi sur travail-emploi.gouv.fr.

Quelques chiffres...

Sur les 392 069 contrats d’apprentissage du secteur privé, 214 579 (près de 55 %) étaient dans des entreprises de moins de 11 salariés (au 31/12/2016)*.
En 2016, 39 % des apprentis préparaient un diplôme de niveau V, 24 % de niveau IV et 37 % de niveaux I à III*.
Source : Ministères du Travail, de l’Éducation nationale et de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation.

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